Incendies de Wajdi Mouawad : Une tragédie du silence
- enlivreacces
- 15 mai 2025
- 3 min de lecture
Dans Incendies, Wajdi Mouawad explore l’horreur intime et la mémoire enfouie à travers une tragédie contemporaine bouleversante. Si l’amour est le moteur apparent de l’histoire, c’est le silence qui en constitue la matière. Il y a des silences qui traversent les corps, l’espace et les générations. Incendies est de ceux-là. Derrière les blessures de l’exil, de la guerre, et les secrets de famille, il y a un silence qui ronge, qui enferme et qui consume. Un silence tragique.
La pièce s’ouvre sur une énigme : Nawal Marwan, mère énigmatique et distante, meurt en laissant à ses deux enfants une mission étrange — retrouver leur père qu’ils croyaient mort, et découvrir l’existence d’un frère dont ils n’ont jamais entendu parler.
Le silence comme blessure
Dans Incendies, le silence n’est pas une absence ; il est une présence oppressante, presque physique. Nawal n’a jamais parlé, ni de son passé, ni de ses douleurs. Pas même de l’amour qu’elle portait – ou croyait ne plus pouvoir porter – à ses enfants. Simon, son fils, s’en révolte :
« Pourquoi dans son putain de testament elle ne dit pas une seule fois ‘mes enfants’ pour parler de nous ? »
Le silence est vécu comme une trahison. En réalité, il s’agit d’une blessure trop profonde pour être formulée.
Ce que Mouawad montre avec une force bouleversante, c’est que parfois, les mots ne suffisent pas à dire l’innommable. Quand la douleur excède toute mesure, quand l’horreur dépasse l’entendement, il ne reste plus que le silence. Mais ce silence là n’apaise pas ; il détruit.
Le silence comme héritage
Toute sa vie, Nawal a été forcée au silence. Parce qu’elle est une femme dans un pays en guerre, où la parole féminine n’a pas de place. Parce qu’elle tombe enceinte d’un homme que sa famille rejette pour des raisons religieuses, et que cet amour interdit la condamne à voir son enfant lui être arraché dès la naissance.
« Quoi qu’il arrive, je t’aimerai toujours »
Et plus tard, parce qu’elle est emprisonnée et violée dans un contexte de guerre civile. Pire encore, elle découvre que son bourreau n’est autre que ce fils qu’elle a eu, celui qu’elle avait espéré retrouver un jour.
Ce secret qu’elle tait à ses enfants n’est pas une faute ni un oubli ; c’est un traumatisme si violent qu’aucun mot ne semble suffisant pour le dire. Ce passé, Nawal ne peut le raconter de son vivant — alors elle le confie dans la mort. Car c’est dans son testament, après sa disparition, que sa parole se libère enfin. Elle laisse à ses jumeaux deux lettres et une mission : retrouver leur frère, celui qu’ils n’ont jamais connu, et à qui elle s’adresse également dans une dernière lettre. Ces documents sont autant de morceaux de vérité, livrés comme une énigme que les enfants devront déchiffrer eux-mêmes.
Ce que Nawal a longtemps tu, non par choix mais par nécessité, jaillit finalement avec une intensité bouleversante. Sa parole éclate après sa mort comme un cri qui, enfin, peut être entendu.
Le silence comme déclencheur
Le silence, chez Mouawad, n’est plus passif. Il est ce qui pousse à chercher, à comprendre, à guérir. Ce que Nawal n’a pas pu dire, ses enfants doivent le découvrir. Le silence n’est donc pas la fin du langage, mais son point de départ. À travers la quête de Simon et Jeanne, ce qui se joue, c’est la possibilité de recomposer une histoire familiale brisée.
La vérité n’apporte pas le réconfort, mais elle est nécessaire. Car c’est en brisant le silence que l’amour peut à nouveau circuler, même dans une famille marquée par la violence, l’inceste et la guerre. C’est en allant au bout de l’horreur que les jumeaux peuvent enfin entendre leur mère — non plus comme une étrangère, mais comme une femme qui a survécu à l’indicible.
Une tragédie contemporaine
Incendies est une tragédie au sens classique du terme : des êtres broyés par une fatalité, par le poids du passé, par la force des passions humaines. Mais c’est aussi une tragédie profondément moderne. Parce qu’elle parle du silence des femmes, du silence des mères, du silence des guerres. Parce qu’elle met en scène non pas des dieux, mais des êtres de chair, rendus muets par la violence du monde.
Et pourtant, au cœur de cette tragédie, il y a une possibilité de réconciliation. Une vérité, certes déchirante, mais qui permet aux vivants de continuer à vivre. La pluie qui tombe à la fin de la pièce n’efface pas les blessures, mais elle éteint l’incendie. Elle ouvre un espace de paix, de mémoire et de pardon.




Commentaires